RCCCinfo

RCCC - Régiment Colonial de Chasseurs de Chars

Embarqués à Port aux Poules prés d’Oran le 20 juillet 1944, nous arrivons à Ajaccio le 24 avec un détachement précurseur de 160 hommes. Nous campons une semaine sur la plage dans la baie en face d’Ajaccio. Nous voyons les bateaux entrer et sortir du port, et le soir les magnifiques couchers de soleil sur les Iles Sanguinaires. Il fait très chaud, nous passons la majeure partie du temps dans l’eau, mais l’eau douce dans une citerne en plein soleil est chaude, et nous sommes assaillis par les moustiques malgré la moustiquaire et le liquide anti- moustique. Nous quittons cette plage, où va être construit en quelques jours l’embarcadère, pour un séjour agréable dans la montagne à Sarrola Carcopino, situé à quelques Km d’Ajaccio. Il y a là une rivière profonde propice à la baignade.
Le débarquement de Provence a commencé le 15 aout. Les escadrilles de bombardement qui partent et qui reviennent ne cessent pas de passer au dessus de nos têtes. Plusieurs signes indiquent un proche départ : On a mis le code–barre et les marquages sur les T D et distribué un brassard en toile cirée portant le drapeau tricolore qu’il faudra épingler sur le bras gauche pour nous distinguer des Américains.
Après tirage au sort, le 3ème Escadron du Capitaine Maurel est désigné pour débarquer le premier.
Le départ a lieu le jeudi 17 aout, il se fait dans l’ordre suivant :

• P H R
• 3ème Peloton
• 2ème Peloton
• 1 er Peloton ; mon T D est en fin de colonne.

Alors que nous rejoignons depuis Mezzavia notre area d’embarquement, il y a en route un long arrêt. Je descends du char voir ce qui se passe, remonte la colonne des T D espacés d’une trentaine de mètres : personne ne sait rien. Lorsque j’arrive presque en tête dans le tournant, je vois les 2 premiers T D, le « Kissoué » et le « Raphsaîl», renversés sur la route à quelques mètres l’un de l’autre. Troublé par cette vision de cauchemar, ma mémoire n’a retenu que trois choses :
• Je revois Maurice Lafontaine, torse nu, qui enlève les obus d’un char,(il n’a pas été hospitalisé).
• Une fumée produite par l’acide des batteries qui s’écoule sur la route.
• Sur la route au milieu d’une flaque de sang, un casque français de motorisé complètement aplati ; c’est le casque du Sgt/Chef jean Callaou. Il ne faisait pas partie d’un équipage. Je lui avais parlé avant le départ, il m’avait dit qu’il espérait voir son frère à l’embarquement. J’ai une pensée pour ses parents que j’ai connus à Arreau (65240) en juillet 1942 : mon camp scout était au bout de leur jardin.

Médusé, je reviens sans rien dire à mon char. Après une longue attente, l’Escadron reprend sa marche : à la hauteur des 2 T D renversés qui obstruent le passage, un bulldozer a creusé à droite de cette route étroite un chemin qui nous permet de contourner cet obstacle et d’arriver à destination


Quel est le motif ? Avant de poursuivre mon récit je veux indiquer ici 2 conclusions erronées de ce tragique accident

1°Celle du Capitaine Maurel, qui a écrit dans le livre « Le Capitaine Roussel » paru dans RCCCinfo :
« Le ferrodo de direction d’un tank-destroyer s’est bloqué à la sortie d’un virage sur une route étroite et en corniche. Le TD s’est renversé, celui qui suivait[...]. »

2° Celle du Général Jean Larroque, dans Extraits du volume paru dans RCCCinfo, qui a écrit à la page 262 :
« 5ème A mon avis (partial), c’est une nouvelle faute due à ‘’l’enthousiasme et au vin rouge remplaçant la discipline et l’instruction’’ [...] le vin rouge cette fois y serait pour peu, en degré d’alcool dans le sang [...] » Pourquoi l’écrit-il ? « Excès de vitesse probablement, sur route dangereuse... trop d’enthousiasme chez nos hommes et, je le crains, trop de pinard. Le Colonel R. est un ivrogne, il a fait de ce Régiment un Régiment d’ivrognes. 7 morts de ce fait depuis un mois » De quel fait ?

A ce jugement immérité et diffamatoire je répondrais

Je ne crois pas que le Lt Colonel Larroque ait commandé le 3ème Escadron au combat. Comment ce grand «chef de pur cristal» (page 255) très imbu de sa personne qui, n’étant pas avec nous ni au moment de l’accident, ni dans les premiers combats, peut-il se permettre de juger ce qu’il n’a pas vu ? Obnubilé par le pinard, en invoquant un imaginaire prétexte, il injurie nos premiers morts ainsi que tout le Régiment en le traitant de Régiment d’ivrognes.
Ce militaire de carrière, qui se croyait infaillible, pouvait peut-être commander à des combattants volontaire pour Libérer la France de se faire tuer, mais nul règlement ne lui permet de nous insulter.

Pour ma part, ne buvant pas une seule goute de vin, je puis rassurer le lecteur que je n’ai jamais vu un pilote de char conduire en zigzaguant, ni un tireur ouvrir le feu dans tous les azimuts.

Voici le vrai motif de cet accident

On s’est extasié devant le matériel américain flambant neuf, mais ce n’était pas vrai pour tous les T D. Les deux TD accidentés n’étaient pas des derniers modèls (reconnaissables au contrepoids du canon). Le « Kissoué » en particulier n’avait pas de crémaillère au pieds des leviers de direction :à l’arrêt , le char n’était pas freiné. Le pilote avait trouvé l’astuce d’articuler une barre qui, en position horizontale, retenait les deux leviers tirés en arrière, ce qui bloquait les chenilles. En position de marche, cette barre se trouvait maintenue verticale par un boulon.Tout avait bien marché jusqu'à ce tournant où le pilote, conduisant en position haute, la tête et les épaules dehors, tirant des 2 mains sur le levier gauche, n’a pas vu que la barre (desserrée) était tombée entre les 2 leviers.Passé le tournant, lorsqu’il a voulu redresser, le levier de gauche étant bloqué le char en continuant de tourner à gauche est monté sur le talus et a versé. Le 2ème char, le « Raphsaïl », pour ne pas le tamponner a pris volontairement le talus et s’est renversé lui aussi à quelques mètre du «Kissoué ».L’accident a causé la mort des 2 chefs de char, le St/chef Louis David et le Sgt Henri Baroux, du Cal/Chef André Ozil et du Sgt/Chef Jean Callaou.
Sitôt l’accident, la barre qui n’était fixée que par un boulon a été démontée et l’enquête n’a pas trouvé et n’a jamais connu la vraie raison de l’accident. Par solidarité avec le pilote, les survivants (ceux qui savaient) ont gardé le secret. Bien plus tard à Mulhouse, c’est le pilote lui-même qui m’a fait l’aveu de sa malencontreuse invention, mais le Capitaine Maurel ne l’a jamais su.
Ce témoignage révélé ici pour la première fois n’est jamais paru dans aucun livre.

J’ai commandé le « Raphsaïl » pendant la campagne d’Allemagne. J’avais Victor Nan comme pilote et Maurice Lafontaine comme tireur, tous deux rescapés de cet accident. Fin




Arrivés sur la plage ou nous avions campé, les premiers jours il faut longtemps faire la queue.
Un grand nombre de bateaux en pleine opération de chargement sont amarrés le long du quai constitué de troncs plantés dans le sable, d’autres sont ancrés dans la baie.

Enfin nous nous trouvons devant ces fameux L.S.T (Landing Ships Tanks) navires à fond plat, conçus pour débarquer les blindés sur les plages. A l’avant les deux grandes portes sont ouvertes et le pont-levis est baissé. L’embarquement se fait en marche arrière : 3e, 2e et enfin le1er Peloton du Lieutenant Roussel ; je serai dans l’un des 4 premiers T D du Régiment à toucher la terre France.

Nous sommes embarqués, le pont–levis se lève, les deux battants se ferment, le ballon captif au dessus du bateau est ramené, distribution des ceintures de sauvetage, notre L S T 230 s’éloigne du rivage, nous quittons la Corse vers 19h30. Nous naviguons la nuit et la journée du 18 parmi des centaines de bateaux qu’on aperçoit devant, derrière, à gauche, à droite, jusqu'à l’infini, sur une mer calme. Le samedi 19, je ne cesse de scruter l’horizon. A 14 heures enfin, sous un beau ciel provençal apparait droit devant nous la terre de France. Sur le pont du navire grouillant de monde, il y a des Tirailleurs Sénégalais. Il se fait un grand silence, puis un clairon sonne le salut aux couleurs et on chante à pleine voix « l’Hymne de l’Infanterie de Marine ». Pour ma part je n’ai pas envie de chanter, j’ai encore cette vision de l’accident de Corse. En pensant que j’aurais pu être sur l’un de ces chars et rater ce débarquement, je me sens envahi par une grande assurance tranquille. Dans ce qui me passe par la tête : je me souviens de cet après–midi d’octobre 1942 où avec des camarades, en visitant les stands de la foire d’automne à Pau ;(à la recherche peut-être de prédictions amoureuses !) Une cartomancienne m’a dit :

« Tu vas quitter la France par une porte étroite (Nous étions encore en zone libre jusqu’au 11 novembre 1942) [...] Tu reviendras en France par une grande porte [...] Tu auras de grands périls par le fer et par le feu ».

Bien qu’étant incrédule, je n’ai pas oublié cette prédiction ; La porte étroite, je l’ai franchie lors de mon évasion de France par la montagne et la prison d’Espagne il y a plus d’un an, mais c’est déjà lointain et classé dans les mauvais souvenirs. Me voici devant cette « Grande porte » de la Côte d’Azur pour mon retour en France. Pour la suite, j’ai confiance, si je n’ai pas encore 19 ans je crois être un soldat capable de se battre : la France est devant nous, elle nous attend pour la Libération.

Bien que nous soyons impatients, notre bateau avance très lentement parmi des centaines de bâtiments de toute sorte ; il stoppe même, c’est un véritable supplice de rester ainsi pendant d’interminable heures. Vers 19 heures, il entre dans le chenal constitué de bateaux de guerre placés en colonnes ; sur chacun des bâtiments il y a un ballon captif contre les avions. Il fait nuit lorsque notre bateau s’apprête à accoster, avec la musique de haut-parleurs au milieu d’un nuage de fumigène épais comme un brouillard. Nous descendons rejoindre nos T D; dans l’immense cale bourrée de chars et de véhicules, c’est un tapage infernal de moteurs qui tournent. Malgré la ventilation, les échappements bleutés des diesels nous piquent les yeux et nous prennent à la gorge. Chacun est à son poste de combat. Enfin à l’avant, les 2 portes s’ouvrent, le tablier descend, nous quittons facilement le bateau, nous sommes les premiers du Régiment à toucher la terre de France.




Nous débarquons sur la plage de La Nartelle tard dans la soirée du 19. A minuit ; l’Escadron est rassemblé sur la route en direction de Toulon. Tous feux éteints avec pour seul repère les yeux de chat du véhicule qui précède, nous passons Ste Maxime, traversons Cogolin, la Môle, le Col de Babaou, Collobrières, Pierrefeu. Nous faisons une halte à Cuers, pour faire le plein : nos T D boivent plus de 2,3 litres de gasoil au Km, on vérifie le char et les armes. On entend tonner le canon au loin.
L’objectif de la 9ème division d’Infanterie Coloniale est la ville de Toulon.

L’Escadron est en appui du 2ème Bataillon du 6ème Régiment de Tirailleurs Sénégalais qui a pour objectif le village de Solliès-Pont. Apres avoir suivi une route étroite, sinueuse, escarpée, nous arrivons sur une colline dans la zone des combats. Nous subissons un bombardement avec des obus de 105 et des fusants qui éclatent au dessus de nos têtes ; il ya 2 blessés dans le char de Bourch’is.

Le Cal/chef Voirin est blessé au dos par un éclat qui a pénétré, il est aussitôt évacué, on ne le reverra plus et Muneret a un petit éclat qui lui pend au cou sous l’oreille gauche. Je lui enlève ce petit éclat, la plaie saigne à peine, je lui fais mon premier pansement. En fin de journée, l’attaque a réussie sans que les T D n’aient eu à intervenir.

Le lundi matin 21 nous assistons aux combats de Solliès–Ville, les T D ont les canons braqués en direction des positions ennemies prêts à intervenir. Dans ces combats très durs, ou les Sénégalais se sont battus au corps à corps, on aurait bien voulu tirer pour les aider, mais il n’y a pas eu d’ordre, le commandement craignait une erreur à cette distance. A midi, les 2 Bataillons du 6ème R T S ont atteint leurs objectifs. L’après–midi, l’Escadron est mis à la disposition du Groupement blindé du Cdt de Beaufort chargé d’exploiter ce succès. Le 5ème RCA qui perd la moitié de ses chars engagés dans cette affaire a réussi une percée jusqu’à La Valette ou 8 de ses chars seront encerclés durant 3 jours.

A Solliès le pont est détruit, on ne peut pas passer, ça et là on rencontre des petits drapeaux triangulaires jaunes à tête de mort délimitant les endroits minés, mais dans des endroits qui ne sont pas signalés il y aura des victimes. L’Aspirant Claude Lesoeur et Fernand Mille du Peloton de Pionniers seront tués mardi en déminant. A 15h le Peloton Roussel s’engage sur la voie ferrée .de Solliès–Pont à La Farlède mais 1 Km plus loin, un Sherman (le Rennes) du 5ème RCA qui a sauté sur une bombe piégée, nous barre le passage. Nous risquons d’autres pièges de ce genre, les chars ne peuvent se déplacer que sur un terrain dur. Pour atteindre la nationale, nous travaillons une partie de la nuit pour combler un fossé avec tout ce que nous trouvons aux alentours. Les chars peuvent passer, mais la route dont les abords sont minés est encombrée d’arbres abattus et violemment bombardée. Tard dans la soirée, l’Aspirant Pierre Jacquel commandant le 3ème Peloton est blessé grièvement ; il est conduit au poste de secours par son chauffeur André Moyennant, mais ne survivra pas.

Le mardi 22, par une chaleur tropicale, nous appuyons les Tirailleurs Sénégalais du 6ème R T S qui attaquent la cote 79. C’est un bastion fortifié avec canons et mitrailleuses qui domine la route de Toulon. Notre Peloton est engagé pour la première fois. Au début de l’attaque, j’ai un ennui certainement dû à la chaleur torride et accablante : La douille de l’obus ne rentre pas complètement dans la chambre du canon. J’avertis le Lieutenant qui nous envoie aussitôt l’armurier, le Sgt Chef Mallarmé, qui me dit : « Il faut huiler les douilles » Le Cal Chef Léon Simonet, du Groupe de Protection, qui a intégré notre char à cause des fusants, accroupi ou à genoux au fond de la tourelle avec un chiffon imbibé d’huile se charge de ce travail. Les douilles huilées rentrent facilement. Le char tire sur la colline, nous sommes bombardés par des fusants qui éclatent en l’air, et des 105 explosifs qui s’abattent drus autour des chars.

A coté de mon char, le char de le Guen est pilonné par des obus de 105 dont un éclate au ras de la chenille. Je suis inquiet pour lui, je crains qu’il en tombe un dans sa tourelle ; nous sommes repérés... Ne portant pas le casque qui me gêne, je ressens les premiers frissons avec le souffle de 5 obus de 88 perforants qui rasent la tourelle du char : ça passe très prés au dessus de ma tête, ceux–là n’éclatent pas, nous avons de la chance ,mais il faut vite dégager de ce coin. Le Lieutenant nous fait rapidement changer de position. Dans ce premier combat, par une chaleur étouffante, la gorge sèche sale et trempé de sueur, dans l’odeur de la poudre et de l’huile brulée, avec des gants d’amiante aux mains, je charge le canon avec des munitions de 90 centimètres pesant 10 ou 11Kg.




La culasse claque, les premiers coups de canon sont assourdissants, à chaque recul brutal la douille de laiton brulante éjectée de la culasse tinte, en martelant le plancher de la tourelle et ricoche contre les tibias. Elles s’amoncellent en dégageant une chaleur de fournil. Je dois aussi, dans les moments d’accalmie, les jeter hors de la tourelle. Dès ce premier engagement, les Tanks. Destroyers ont montré leur valeur et leur efficacité avec leur canon de 76,2.

Ma plus longue nuit
Ce premier combat terminé je vais pouvoir dormir, depuis 3 jours nous en avons très peu eu l’occasion.
Les chars sont parqués dans un terrain vague à droite de la route, plus loin je vois des ambulances.
La nuit va tomber, je suis le plus jeune de l’Escadron, le Lieutenant Roussel me désigne pour monter la première garde : il me conduit à un trou individuel sur la route nationale de La Farlède à Toulon, il y a des trous individuels faits par les Allemands sur le coté droit de la route espacés dune vingtaine de mètres. Je ne me souviens plus s’il y avait ce premier soir un mot de passe pour la garde, j’ai pour consigne s’il y a quelque chose de lancer une grenade pour alerter, (la nuit on ne voit pas d’où la grenade est lancée). Je reste seul sur cette route qui monte légèrement et tourne vers la droite, ne voyant pas bien devant moi, je quitte mon trou et j’avance au trou suivant et un autre trou encore d’où je vois mieux les incendies et quelques explosions au loin. La nuit se fait plus obscure, sans lune, une nuit très noire.
Le temps passe, tout se calme, je pense que le Lieutenant m’à oublié et qu’il s’est endormi, je n’entends plus rien aux alentours, ni plus loin, je n’ai aucune notion de l’heure mais je ne m’inquiète pas Après un grand temps indéfinissable dans cette nuit d’encre, seul dans mon trou, j’ai entendu un bruit venant du fossé à gauche de la route. Ce bruit se rapproche, j’entends murmurer mais je ne comprends pas ce qu’on dit : je pense que c’est une patrouille allemande. Quand elle arrive presque à ma hauteur, je prends une grenade, la dégoupille, et je vais la lancer quand j’entends une voix plus haute appeler un chien en français. Je ne me souviens plus du nom du chien, mais c’était un nom français. Le chien a dû me sentir. La patrouille avec le chien regagne nos lignes, je ne dis rien et je reste seul avec une grenade dégoupillée à la main droite ; où donc est passé la goupille ?




Il fait si noir qu’on ne voit pas à quelques centimètres, à genoux, à tâtons, avec la main gauche je cherche dans le trou et tout au tour mais je ne trouve pas la sacrée goupille. Tout est silencieux aux alentours, il n’est pas question de lancer la grenade pour une fausse alarme, ni de s’endormir pour se réveiller au ciel...
La longue nuit se termine, l’aube paraît, j’entends des bruit de moteur loin derrière moi, les T D sont sur la route. Le Lieutenant Roussel sourit quand il me voit revenir. « Où était tu passé cette nuit ? »
Quand je lui dis que j’ai avancé de 2 trous sur la route, il me dit avec son ton rude qu’il prend quand il commande : « Quand je te mettrai quelque part, tu t’y feras tuer, mais je te défends de changer de place ». J’ai su qu’il n’avait pas dormi de la nuit, quand il ne m’a pas trouvé dans le trou où il m’avait mis, il a pensé qu’une patrouille allemande m’avait kidnappé. Je lui donne la grenade dégoupillée que j’ai toujours dans la main : il fait rentrer ceux qui sont sur les chars, il lance la grenade loin devant lui dans le maquis en s’abritant derrière le premier TD. Je rejoins mon char, je n’ai pas sommeil.

Dans le Compte rendu des journées du 20 au 25 aout 1944 du Capitaine Maurel, il est écrit :
Affaire de La Valette (Ordre d’opération n°30 du groupement) Mis sur RCCC info
Le 23, 7heures,le Colonel Salan dispose : du groupement de Beaufort, du 1er Escadron de chars légers du R I C M ,d’un Escadron de chars moyens du 5ème Chasseurs, de l’élément Maurel, et du 6ème R T S (plus artillerie et Génie ).
L’action reprend dans le style classique d’attaque de chars en accompagnement de l’infanterie. L’Escadron de T D agit en accompagnement immédiat d’Artillerie. Position de départ : Château-Redon-Les Moulières. Dispositif : Peloton de T D Roussel : Château-Redon ; S/Lieutenant Milliez en avant des Moulières.
Dès le débouché de l’attaque, les 88 et 105 déclenchent un tir violent et deux chars du peloton Milliez sont pris à partie et détruits dans le parc sud de La Calabre (dans le Chemin du Calabro).
Un violent tir de 105 se poursuit sur la zone de terrain occupé par le peloton Milliez et les blessés sont nombreux. Tués : Aspirant d’Arcimoles, caporal Piot, soldats Jouvin et Mariani : blessés S/Lieutenant Milliez, sergents Kaufling, Daver, Brochet, caporaux-chefs Puig et Duperray, caporal Prudhomme, soldat Santos etc... Le compte-rendu entier a été publié par Dalat le 6 aout 2008

Mon récit de la matinée du 23 aout 1944
Dès le petit jour, après une légère montée, les 5 tanks Destroyers du Lieutenant Roussel quittent la nationale et se déploient à Château-Redon dans les champs de vignes et d’oliviers. Parmi les sections de Tirailleurs Sénégalais du 6ème R T S. Il y a les 2 T D du 3ème Peloton, le Taza du Sgt/Chef Aubry, l’El Hadras du Sgt Le Guen et 3 T D du 1er Peloton le Tindouf du Sgt/Chef Charrel, le Bou Denib du Sgt Percot et Ifert de l’Aspirant Robert, je suis dans ce char à droite du dispositif le plus prés de la route.




L’avance d’un olivier à l’autre se passe normalement, l’arbre plus petit ne masque pas le char, il y a quelques fusants qui éclatent sur nos têtes, derrière dans les airs il y a le Piper d’observation hors de portée de l’artillerie. J’entends des ordres en sénégalais, je jette un coup d’œil autour du char : tout le monde est noir, on ne voit aucun galon, certains suivent la trace des chenilles à cause des mines. Quand le char tire, il faut faire attention qu’il n’y ait personne devant ou prés du canon.
Je surveille les gestes du Lieutenant qui est à pied avec son fanion vert à la main. Au combat , il ne commande jamais par radio, il est toujours parmi les chars. Tout à coup, à notre hauteur de l’autre côté de la route, il y a un énorme bombardement. Dans les explosions, une grande flamme s’élève. C’est le char Messifré de l’Aspirant d’Arcimole qui brûle, le Souéda est également touché.
Dans les secondes qui ont suivi ce drame, le Lieutenant Roussel saute sur mon char et, le bras tendu vers le Touar me crie : « Cancé vite tirez là-haut ». On distingue les départs, il court vers les autres chars, je cris à mon tireur : « A gauche, tourne à gauche plus vite, plus vite »Dans sa lunette, le tireur ne voit pas grand-chose quand il n’est pas sur l’objectif. Le canon est dirigé dans le sens de la marche vers Toulon, et l’objectif vers le sommet de la colline est à 90° à gauche (à 9 heures). Il tourne son volant de direction trop lentement ; derrière lui je trépigne, je hurle « Plus vite, encore, tourne plus vite ». Je lui tape dans le dos. La tourelle du T D étant à ciel ouvert lorsque je vois finalement le canon arriver dans la bonne direction, je crie « Stop, lève, tire ! » Enfin il voit dans sa lunette le bon endroit d’où partent les coups. Le char tire 10 ou 12 obus explosifs, peut-être plus, je charge aussi rapidement que je peux, les autres chars tirent aussi. Tout à-coup il se produit là-haut une grande explosion ; nous avons dû toucher leur dépôt de munitions.
Cette batterie de 88 qui dominait la route nationale et qui a causé tant de mal aux chars du 5ème Chasseurs et à nos 2 T D est enfin hors de combat. Aucun livre ne raconte cela.
C’est à partir de ce moment là que sur la nationale, ça commence à rouler. En premiers les chars légers du R I C M qui se dirigent vers Toulon, nous avons continué dans les vignes avec nos Sénégalais. Je suis descendu plusieurs fois du char pour le guider ou pour couper à la hache de vieux ceps de vigne noueux qui bloquent les chenilles, et aussi pour charger de nouveaux obus que nos Tirailleurs du groupe de protection nous portent 3 par 3 dans leurs étuis. Par moments nous sommes bombardés par explosifs et par fusants, sans dommage pour les chars Après avoir traversé les champs de vignes, des vergés et des jardins suspects en détruisant à bout portant tout ce qui était signalé entravant l’avance de nos Tirailleurs, nous atteignons les premières maisons aux murs percés reliées par des tranchées. Des soldats abandonnant leurs armes lèvent les bras. Un certain nombre portent sur la manche de leur veste l’écusson « ARMENIEN ». Ils sont mal menés par des civils.
Après avoir contourné La Valette, le Lieutenant avec les autres chars est parti appuyer la progression des Tirailleurs Sénégalais sur les hauteurs au nord de La Valette. Le combat est terminé pour nous.
Vers midi, le T D Ifert est en position d’attente à Beaulieu à la fourche de l’Avenue du Colonel Picot et de la rue de Nice, les chars légers du RICM ont pénétré dans Toulon, je descend du char pour aller voir 2 blessés allemands qui sont assis contre le mur sur le trottoir en face : l’un d’une quarantaine d’années blessé au flanc gauche demande à boire (en plein soleil, il fait une chaleur torride) l’autre assez jeune a la tête traversée par une balle, il meurt en rejetant l’eau.
Notre Aumônier, le Père de Milleville avec sa soutane kaki jusqu’aux genoux, son casque français de motorisé, portant une croix sur le devant, ses deux sacoches de secouriste sur les côtés, avec comme seule arme sur la poitrine sa Croix en bois des Missionnaires d’Afrique, nous a rejoint : il reste un moment avec moi, il me donne la communion, puis il descend l’avenue vers Toulon. Dans la soirée, nous passons sous le pont de St Jean du Var et remontons l’Avenue Joseph Gasquet jusqu'à une garde–barrière où nous trouvons les chars légers de Fusillers-Marins de la 1ère D F L. Ils nous refusent le passage en nous disant : « Vous n’avez rien à faire par ici ». C’était bien mon avis : notre chef de char s’est trompé de route, néanmoins n’ayant rien rencontré tout au long de cette route, par sécurité, nous passons la nuit à La Palasse Place du 14 juillet au coté des Fusillers–Marins.
Entre-temps dans l’après–midi, les 2 chars du 2ème Peloton rescapés des combats du matin au Chemin du Calabro ont pris 7 canons et fait 120 prisonniers au Château de Fontpré (Sgt/Chef Paul Mathis).
La journée du 24 se passe Boulevard Mal Joffre et Ave Cuzin. Vers 11h30, guidés par un FFI monté dans le char, notre T D est appelé pour détruire, avec 4 obus explosifs, un emplacement de mitrailleuses Porte d’Italie. Nous passons la nuit Place Jean Mermoz, et la journée du 25 dans les parages, Boulevard du 11 novembre.
Le 26, l’Escadron est regroupé et stationne au Domaine Krantz, Château de Fontpré, devant les canons pris par les 2 chars du 2ème Peloton.



T.D Ifert après le combat de Toulon

Le 27 aout, dans Toulon libéré, je participe dans mon char au Défilé de la Victoire avec le détachement du RCCC conduit par le Lt/Colonel Charles devant le Général de Lattre de Tassigny. Mais dans l’allégresse générale de la Libération, ma joie est assombrie par les manquants, blessés et morts trop vite partis qui n’ont pas eu notre chance.



Les TD du RCCC défilent dans Toulon le 27 août 1944

C’est là que j’ai fait la connaissance d’un jeune scout de 14 ans, André Krammer. Il a beaucoup compté pour moi et il a fait beaucoup pour les Anciens du R C C C.




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